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Jour 01- Toronto à Detroit
Ça commence forcément dans un aéroport, celui de Toronto où j’habite. L’avion est en retard. J’ai deux heures àtuer.
Pétri de bonnes résolutions, je me suis promis de tenir un journal détaillé et de commencer à documenter le processus dès le départ… Bref, un peu de discipline camarade!!

La route, un bonheur plein d’angoisse

Attente pour le départ vers Détroit. Tout le monde a ses petits appareils. Je me suis bien calé comme à mon habitude avec mon iPod sur les oreilles….La sélection est sur “Blues”. Je me mets dans l’ambiance que j’imagine, que je rêve et que je souhaite. Je commence la fabrication de ce voyage. Dans ces lieux de transit, je ne suis pas en mode social. Je ne veux pas me dissiper.

Faut que je vous dise quand même de quoi il s’agit:

Comme un môme je me dis que “Je vais faire “la route””. Celle, mythique, qui mène vers le Sud des Etats-Unis. J’ai le privilège, de pouvoir effectuer ce voyage de Détroit à la Louisiane grâce à une bourse du Conseil des Arts de l’Ontario réservée aux artistes francophones. En chemin,  je chercherai à rencontrer des gens et à filmer ce qui semble être le moment le plus banal de leur vie: leur repas du soir… quel qu’il soit.

Je me suis refusé à trop préparer, à prendre des rendez-vous à l’avance, comme je le ferais habituellement en tournage professionnel. Pour cette aventure je veux, justement, laisser place à l’improvisation, me mettre entre les mains du hasard.

Je vais donc appliquer ma recette préférée pour se faire: chercher la bonne bouffe et la bonne musique !! Le reste, viendra tout seul…

Ce n’est pas mon habitude, mais cette fois je suis un peu anxieux de me lancer dans cette aventure… J’suis pas sûr de mon coup. Peut-être peur d’y passer trop de temps ou d’y laisser ma chemise. Est-ce que je vais rencontrer des gens si facilement que ça? Doivent-ils être forcément remarquables? Ce n’est même pas sûr. La banalité peut avoir une certaine poésie. Et puis je me dis: il n’est même pas sûr qu’on laisse un parfait inconnu à l’allure louche et à. l’accent bizarre entrer dans sa maison !

J’ai lu et entendu tellement de choses sur “Le Sud”. Mais je ne le connais pas vraiment. Je n’ai fait que le traverser…et encore c’était il y a longtemps. Soudain, je me demande avec angoisse si je n’aurais pas dû justement essayer de caler plus de rendez-vous, de faire quand même comme un “casting”.

Ça y est, me voici à la porte d’embarquement pour Détroit… Mon esprit vagabonde. Mes sens sont en alerte. Une odeur grasse de mauvais fromage grillé, brulé plutôt, flotte dans l’air. C’est un peu décalé dans le cadre aseptisé de l’aéroport. Ça me rappelle une odeur de boui-boui ou de baraque à frites de ma jeunesse…un p’tit coté rural pour ainsi dire.

Le temps de revenir à moi et c’est parti. On va décoller. Je suis assis dans un tout petit coucou à hélice. Nous sommes juste 5 passagers. Pas grand monde pour Détroit.

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Jour 02 - Arrivée à Detroit
Detroit fait un peu partie de ces lieux qui suscitent une image à priori, comme Fargo. Mais là aussi, ce n’est jamais vraiment ce que l’on s’imaginait. Ou en tout cas, pas seulement…

Pour l’instant je n’ai fait que traverser furtivement la ville pour atterrir dans la banlieue où résident les amis qui m’hébergent, de vrais Detroiters, marqués à gauche.

Je m’imaginais que, grâce à leur aide, je rencontrerai des syndicalistes de l’industrie automobile, histoire d’être aux premières loges d’une histoire mythique… Belle illusion,  aucun n’accepta de me rencontrer.

Pourquoi ça sent la ségrégation autant?

Mes amis vivent aux abords de Detroit, près du fameux «8 miles» le boulevard qui donna son nom à l’album du rappeur Eminem. Leur quartier est un monde totalement opposé au pourtant très proche centre-ville, quartier gay, hipster et progressif. Autant dire tout-blanc, ou presque…

Ce qu’il faut bien appeler la ségrégation me saute aux yeux. En dehors de petites poches, ou de quelques individus égarés, ailleurs on sent une claire répartition. Même si mon projet n’est pas centré a priori sur la communauté afro-américaine, j’ai tout de même décidé de suivre ma “pente naturelle”. Du coup,  je suis rapidement amené à la fréquenter, puisque c’est tout d’abord la musique qui m’intéresse et de préférence “dans son jus”.

Je ne sais pas si c’est moi qui hallucine, mais je vois de fait cette ségrégation partout, peut-être à tort, comme ce restaurant en pleine banlieue Libanaise où je prends mon petit déjeuner ce matin. L’établissement s’y affiche comme halal mais ressemble à un vrai diner, un signe de l’ironie des temps!

Par erreur (ou par instinct) il semble que je me sois assis dans ce qui m’est ensuite apparu comme la “section blanche” du restaurant, occupée surtout par des séniors venus en groupe.

De l’autre côté, ce ne sont que des noirs, groupe de séniors eux-aussi, et même les serveurs soulignent cette répartition de l’espace: serveuses noires pour la section noire. Un hasard? Est-ce que je me “fais un film”, celui auquel je m’attends? Nous ne sommes guère dans les années 50 pourtant… La présence d’une “troisième section” pour les musulmans et leurs femmes voilées me rappellent bien qu’on est au XXIe siècle.

Ecrire, prendre des notes, quelques photos…mais je n’ai pas même pas commencé à tourner ou à rencontrer des gens… j’affûte encore mes couteaux, m’angoisse sur des détails, ai rapporté le 4×4 que l’agence auto m’avait repassé pour un modèle moins gourmand et moins confort.

Je me demande si je dois juste filmer les gens et repartir, ou ne filmer que les vraies rencontres… celles pour lesquelles j’ai du temps!… Dois-je me stresser? Prendre ça comme un travail? Me laisser bercer et flâner…

Se détendre. Comprendre où je suis.

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Jour 03 - Toujours à Détroit

Un monde schizophrène

Surréaliste. Pour une fois le mot n’est pas surfait. Mon hôte Eric me balade dans Detroit. Il connait la ville comme sa poche. Il me donne des explications précieuses, sait prendre les rues qu’il faut.

Incroyable comme on passe d’un extrême à l’autre, en deux blocs. D’une ville qui semble avoir été bombardée tant elle est désolée et à l’abandon, tant les habitants, noirs pour la plupart évidemment, ont l’air usés, fatigués, éreintés, abîmés à l’image de leur environnement… à des poches d’une Amérique idéale et luxuriante à la Frank Capra. Des poches de vrais manoirs aux pelouses manucurées coexistent avec des écoles aux fenêtres condamnées par de vilaines planches taguées. Une caricature, un concentré de ce que je vais ressentir tout le long de ce voyage: la plongée dans un monde schizophrène.

Pas de malentendu! Il ne s’agit pas non plus de blâmer les riches (ou les blancs). Ni les noirs, pendant qu’on y est… Nous savons tous que les circonstances sont toujours et souvent bien plus complexes.

Le centre-ville ensuite, le siège de GM, l’Hôpital Ford, le campus, comme un îlot encore économiquement vivant au milieu d’un champ de ruines.

Eric m’explique que chaque maigre redressement fait la une des journaux de manière un peu pathétique. Réhabilitation d’un immeuble ici, une nouvelle start-up là-bas. Comme on le ferait dans une petite ville de province avide d’accéder au statut de grande ville !

Et puis tout d’un coup ce musée incroyable “Detroit Institute for the Arts”. Magnifique collection d’art contemporain de niveau international ! Mais… absolument désert ! Bien que gratuit pour les citoyens de Détroit. Ils ont peut-être d’autres priorités…

Cela me fait penser à ce film post-apocalyptique des années 70 “The Omega Man” ou un homme seul reste dans cette ville peuplée de zombies “après la bombe”.

Le même soir je filme Jerry. Un astrologue à l’air un peu timide et fauché. Il me fait une analyse de mon “ciel” assez troublante, surtout pour moi qui n’y croit pas. Sa femme et lui me donnent le spectacle du couple éperdument amoureux, j’ai presque le sentiment qu’ils en font un peu trop.

Et puis il y a Eric qui commente pendant qu’il mange seul et debout sa petite tartine diététique dans sa belle maison vide… Je le laisse me raconter.

Vu que je ne conduis pas dans mon quotidien, je commence à m’habituer à la voiture. Je sillonne la ville.

Un “talk-show” à la radio tente d’élaborer péniblement sur les citations bibliques qui condamneraient le changement de sexe… Passe une grande mosquée dorée, des garages délabrés et minables, des pubs pour avocats véreux…

SUSAN & JERRY
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Jour 04 - Dernier jour à Detroit

Romantisme d’un européen

Detroit est une ville très noire et pourtant il n’y a aucun noir dans mon “échantillon” de Detroit!

Je suis parti il n’y a que quelques jours et déjà le romantisme – peut-être Européen – que j’associe à ces villes Soul et Rock n’ Roll, à cette route vers le Sud aussi, en prend un coup.

Encore une fois il me faut décidément avoir le “nez sur le guidon” et faire l’expérience des lieux pour réaliser et surtout ressentir, au-delà des images, car cette misère est tragiquement photogénique. Mais là, devant ce désastre humain, l’esthétisme devient indécent, ça n’est plus pittoresque, juste triste.

Comment lancer mon “Mojo”, cette faculté dont je me vante habituellement à établir si aisément le contact et qui fait couler l’adrénaline dans mes veines? Comment déclencher ce charisme qui me vaut d’attirer les aventures avec tant de facilité? Peut-être devrais-je me laisser aller, laisser faire les choses ?“L’oisiveté est mère de tous les vices”! disent  les curés ou, peut-être était-ce ma mère?…

Agir ! Me décentrer. C’est ça! M’intéresser à d’autres choses, tout en gardant le projet et ses contraintes – de temps notamment – en tête.

Mes amis me jouent du blues comme je l’aime. Beaucoup d’afro-américains m’ont eux expliqué pourquoi ils n’ont aucune nostalgie de ce vers quoi les renvoient cette musique qui est leur. Un peu comme si on s’étonnait que les juifs Ashkénazes n’écoutent pas plus la musique qui se faisait dans le Ghetto de Varsovie!

Je vais chercher une boîte à carte de visite pour les cartes qu’Eric m’a crées pour l’occasion. Dans le magasin d’antiquités que je trouve dans son quartier, un vieil homme nous aborde et nous montre les photos qu’ils trimballent avec lui quotidiennement, des photos de sa gloire passée, et que je subodore éphémère, quand il était à Hollywood.

ERIC
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Jour 05 - En route vers Cincinnati
En partant de Detroit, je ne prends pas l’autoroute. C’est bien. Je m’amuse avec le GPS et je découvre l’option “prendre les chemins de traverses”. Mais c’est loin d’être une campagne bucolique que je traverse. J’enchaîne des villes désolées et désolantes, manifestement peuplées par unepopulation majoritairement noire et désoeuvrée.

En chemin, je m’arrête dans un petit bourg pour prendre un café et fumer une cigarette. Il y a un décor western à l’intérieur sur le thème du bison. Une tête géante empaillée très réaliste est vissée au mur. Mon attention se détourne vers la porte de sortie où un écriteau indique une sorte de grand carton où l’on dépose ses “drapeaux américains usagés”. Il est spécifié qu’ils seront incinérés ultérieurement avec dignité…

Une dame m’exprime sa sympathie lorsqu’elle me voit fumer dehors, “on a plus le droit de rien faire”… Je prends sa remarque comme une réaction conservatrice, je ne sais pas trop pourquoi.

Stop à MacDo pour faire vite. J’y assiste au recrutement d’un p’tit jeune qui arrive de l’armée…”Yes, Mam”. On dirait qu’il est toujours au garde-à-vous. Un peu plus loin, je suis stupéfait de voir une dame qui me semble bien âgée nettoyer précautionneusement les tables. Je prends ensuite un autostoppeur qui sent drôle.

La cinquantaine abimée il vient d’enterrer sa maman à Detroit et rentre dans le Tennessee. Il est peintre en bâtiment et ne parle pas beaucoup. Grâce à lui, je rencontrerai et filmerai une dame qui a connu Elvis et qui mange seule en silence dans sa cuisine des choses insipides. C’est à cause de l’opération qu’elle vient d’avoir.

Barbara
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Jour 06 - Passage à Dayton

Tatouages et bouffe mexicaine

Au milieu de ses grandes avenues désertes qui me donnent une impression d’abandon, à Dayton, je choisis moi aussi de me laisser aller, de tenter la dilettante, de suivre mes penchants et d’aller juste prendre un vrai café dans le meilleur bistro en ville.

Un petit lieu branché pour les inévitables hipsters locaux au milieu de grands boulevards déserts qui ont dû être industrieux, mais il y a longtemps. Ça sent son western, son chemin de fer et j’imagine facilement les décapotables des années 50 garées devant les vieux diners qui subsistent.

Là je rencontre un tatoué qui accepte que je le filme dans le resto mexicain où il grignote ce soir-là.

Ce mec est sympa, mais pourtant j’ai le sentiment que quelque chose “cloche”. Il a des sous, un bon job, et il mange seul un samedi soir tout en se définissant avant tout comme “père”. Cela me renvoie sûrement à mes propres angoisses. Il ne parle pourtant pas de divorce. Je n’ose pas en demander plus, pas dans le cadre d’une rencontre si brève.

A la table d’à côté, une famille sans homme – la mère, la fille et les petits-enfants. La vieille a l’air bien fatigué. Une femme qui a trimé dur et ne s’est visiblement pas beaucoup amusée.

La fille est perchée sur de très hauts talons: tatouages, fesses sorties, mèches blondes et gominées, grandes boucles d’oreilles gitanes dorées. C’est même assez réussi, on a envie de dire “bien imité”. Les hommes la regardent quand elle va chercher des serviettes en papier.

Derrière, toute une tablée de filles sur leur 31 et de jeunes hispaniques en uniformes militaires. L’une d’elle embrasse son beau soldat. Est-ce qu’il vient de rentrer d’Irak? D’Afghanistan? Ces images sont tellement intemporelles, tristes. Ce n’était vraiment pas “la dernière”.

Mon regard s’arrête sur la télé accrochée au mur. Les infos: Un noir qu’on vient d’arrêter, l’auteur suspecté d’une attaque à l’arme blanche… Ambiance.

Tous ces lieux que je traverse ne sont pas mélangés racialement. Très peu de noirs… alors que je vois bien que la communauté est importante. Et cette pauvreté quand même “à l’Américaine”  sortie tout droit d’un livre de James Agee. Une jeune femme blanche sur les marches de sa bicoque, entourée de gamines sales comme des peignes.

MARK

Dorothée et son clan de femmes

En faisant de petites courses je tombe sur une très vieille dame avec laquelle je sympathise tout de suite. Dorothée a 89 ans. Elle a toujours vécu ici. Elle a vécu l’époque de la ségrégation institutionnalisée où les noirs s’asseyaient au balcon dans les cinémas.

Elle a été une danseuse effrénée de Jitterbug dans les années 40 et a virevolté aux concerts d’Ella Fitzgerald ou de Louis Armstrong qu’elle a vu en petit comité. Elle est adorable et pétillante. Très vite elle m’invite chez elle et je me retrouve un dimanche à les filmer autour d’un poulet frit. Entouré de sa fille, et de ses nièces, une maisonnée de femmes qui semblent habitées d’une énergie indestructible.

Ce sont elles qui formuleront le mieux comment elles ont appris au cours des générations à s’adapter et à avancer, sans illusions mais sans courber l’échine non plus. In-des-truc-ti-bles! Le plaisir de la route me gagne enfin.

Le voyage commence à m’affecter. Je rentre dans le pays. Ce n’est plus une mise en route, c’est vraiment parti. Le luxe de rester ou de partir, de décider de me reposer et de ne rien faire… les gens me trouveront bien! Si j’essaye trop fort, je leur donnerais l’impression de vendre la bible ou des aspirateurs, et je ne veux effrayer personne.

GWENDOLYNE, DOROTHY ET FAMILLE
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Jour 07 - Cincinnati

Du Barber Shop au marché de quartier

Après Detroit, j’ai peur que toute ville ne me semble fraîche et pimpante en comparaison. Cincinnati me paraît en pleine forme et dynamique, même avec son quartier de «junkies»! Mon petit-déjeuner m’amène dans un boui-boui sympathique où je mange du “Goetta” une spécialité locale – fait de porc et avoine mélangé et grillé – qui reflète histoire locale et traduit les influences de la communauté germaniques sur la culture locale.

En sortant du vieux diner, une voix distordue s’échappe d’un haut parleur. La porte d’à côté est celle d’une de ces églises nichées dans un magasin. On y sert gratuitement des sandwiches ce jour-là et quelques sans abris y écoutent une femme qui les haranguent et leur promet des jours meilleurs.

J’enchaîne avec un salon de coiffure black pour me faire raser de près.

On y passe du Fly-Tox pour y résoudre le problème de cafards et de punaises de lit qui infestent l’endroit et qui valent à l’un des garçons coiffeurs de se plaindre des piqûres. Sur les écrans de télé qui animent l’endroit, l’exercice de rhétorique des journalistes sportifs autour du basket – façon café du commerce – captive autant les clients que les coiffeurs qui soutiennent ou contestent bruyamment les arguments de l’un ou de l’autre des deux présentateurs (un blanc et un noir).

Rasé de près et le nez au vent, je visite le centre-ville et note un charmant marché de “petits producteurs” où la volonté de l’urbaniste apparait clairement. Un mélange de quartiers vieillots et de nouveaux aménagements qui sentent bon l’embourgeoisement.

Situé à deux pâtés de maisons des toxicomanes, ça pue la réhabilitation de centre urbain et la rue piétonnière avec de petites pancartes assorties qui disent: “wifi gratuit”, “interdiction de fumer”, mais aussi “interdiction d’entrer avec une arme à feu”.

Voyant quelques noirs qui semblaient se détendre dans une arrière-cour, je demande s’ils se préparent à griller quelque chose. La conversation s’engage avec Aaron, un mec un peu fatigué mais gentil. Je remarque le pitbull. On prend rendez-vous pour le soir, histoire que je filme son dîner. Mais il me prévient que son repas du soir c’est souvent le sac de chips qu’il a dans son sac à dos, et la soupe populaire de la mission. Je ne veux pas être lourd. Je lui laisse mon portable pour qu’il me prévienne. Je ne le reverrai pas.

Toujours ce choc entre les populations urbaines noires avec ces fous de crack qui hurlent dans la rue et les petites dames proprettes blondes aux cheveux lisses. Un groupe de seniors vêtus de gilets orange fluorescent glissent sur leurs Segways. Le stade est plein et les rues sont vides. Puis les foules à casquettes bedonnantes. Une certaine déception.

Un terrible décalage m’apparaît et m’angoisse un peu dû aux musiques qui s’échappent de ma radio et qui sont si liées à l’Amérique. Toutes portent une dimension romantique, épique même, liée aussi aux images véhiculées par Hollywood. Du swing des années 40, au rap “old-school”, chacune est la bande-son d’une mythologie… et pourtant. La réalité n’apparait tristement plus à la hauteur de l’épopée.

Bob
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Jour 08 - Lexington
Le doute s’installe. Je réalise que le rythme que je me suis imposé, vu l’immensité du territoire, relève plus de la performance peu propice aux rencontres spontanées. C’est un peu le piège du petit français qui ne se rend pas bien compte de l’échelle des distances Américaines.

Peut-être aurais-je dû me consacrer à un périmètre plus petit mais y passer plus de temps. Mais comment résister à la tentation de la route…. de cette route particulièrement? Au plaisir de s’arracher pour découvrir un autre univers le lendemain?

Sous une pluie régénératrice, je fais la route jusqu’à Lexington, Kentucky. J’ai l’impression qu’en quittant le Nord industriel et grisâtre et en pénétrant dans le Sud plus rural, cela va me paraître moins glauque.

À Lexington je dois retrouver Robbie, une amie de longue date rencontrée à Toronto où elle étudiait. Je sais qu’elle est au carrefour de nombreux réseaux artistiques et politiques, qu’elle est prête à m’aider et qu’elle veut partager avec moi son “terroir”. J’emploie le terme parce que c’est ainsi qu’elle en parle.

Elle assume ses racines blanches du Kentucky mais croit pouvoir lier cela à un futur plus ouvert, en gros plus progressiste dont bénéficierait alors toute la région et toute la population. Je la trouve bien optimiste, ou bien courageuse vu l’ampleur du boulot !

Elle est très impliquée dans le militantisme autour de l’alimentation, le combat contre les “déserts alimentaires”, la promotion de toute nourriture locale, le soutien aux producteurs locaux, tout ça quoi !

A peine sorti de l’autoroute, je me gare en ville et la retrouve autour d’une table dans un restaurant du centre-ville historique entourée d’une dizaine de personnes qui s’y réunissent chaque lundi pour parler et agir autour de l’alimentation. Ce sont Steve et Roba – deux activistes locaux que je retrouverai plus tard – qui organisent ce rendez-vous hebdomadaire.

La ville paraît mignonne, riche, avec de nombreuses bâtisses historiques et des restaurants luxueux immédiatement reconnaissables. On sent le vieil argent. On a peur de subodorer d’où ça vient.

Dans ce restaurant tout à fait sophistiqué pour des sandwiches, beaucoup d’étudiants, et quelques voiles islamiques même. Je fais part à Steve, qui est conseiller municipal, de mon souhait de faire figurer des sans-abris dans mon travail. Il m’oriente vers un centre de jour.

Entrée discrète un peu à l’écart du centre. Je suis impressionné. Je ne vais pas la ramener avec mon projet qui me donne l’air d’être en vacances. J’ai intérêt à être pro et clair sur l’objet de ma démarche.

Je rencontre le responsable du centre. Comme je suis français, il me parle de la COGEMA. C’est quoi cette histoire ? Il a était responsable de centrales nucléaires de cette compagnie et a vécu en Provence. Il y a un DVD sur la bible bien en vue dans son bureau ainsi qu’une citation d’Isaïe.

Steve & Rona

David et son humble repas

Dans une grande salle surtout des hommes aux visages tannés essayent de s’intéresser au Bingo qui bat son plein. Ça me fait penser à une maison de retraite. Les lots gagnants sont ces petites bouteilles de shampoing et ces crèmes de beauté que je dédaigne d’habitude dans les hôtels. Il me présente à David.

David me fait la visite. C’est un homme frêle et doux. Dans l’abri public qu’il l’héberge, il y a une  section pour les anciens combattants. Un gardien réveille sans ménagement un mec qui dort afin qu’il aide à porter la nourriture que l’on vient de livrer. Les gars s’insultent un peu. Il y a ceux qui dorment par terre, ceux qui ont leur lit (comme David, car c’est un ancien), et les anciens combattants à qui ont droit à un traitement “de faveur”. De l’autre côté de la route il y a les toxicomanes et ceux qui ont des troubles de santé mentale. Deux cent cinquante hommes dorment là tous les soirs. Je ne vois aucune femme.

David essaye de ne pas manger là où il dort. Ce n’est pas bon. Plutôt à l’église. Voir à deux églises le même soir; David a un bel appétit, même s’il est maigre comme un clou.

Frustré par le paradoxe de ne pas avoir eu de diversité raciale dans mes rencontres, pas encore de noirs pour l’instant, malgré mon intérêt pour impliquer cette communauté.

Pourtant Robbie m’a amené dans mon premier vrai club de Blues, tenu par une gloire locale de la guitare, et où j’ai vu une foule de septuagénaires endiablés – blancs comme noirs – danser jusqu’à l’aube le bourbon dans une main et la cigarette dans l’autre! Y’a de l’espoir.

DAVID
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Jour 09 - Malaise à Lexington
Robbie me présente son ami David qu’elle définit comme un “electropunk”. Il a l’air un peu spécial mais il se prête au jeu. Derrière lui il y a un tableau qu’il a détourné. A l’origine, le personnage tenait un crucifix dans ses mains. Il a payé un artiste pour retirer le crucifix. Il porte autour du cou un signe satanique que les amateurs de métal affectionnent.

Durant l’après-midi Robbie me montre une source de revenu capitale pour Lexington: des haras de pur-sang. Situé juste aux alentours de l’aéroport on y vient d’Arabie Saoudite en jets privés.

Je retrouve des sensations que j’avais éprouvées à Fargo il y a des années. Des gens différents me redonnent rendez-vous plusieurs fois dans le même café.

Dans un bar rock où j’essaye de trouver de la bonne musique live j’arrive trop tard.

La serveuse – bien enrobée – tatouée, ne finit pas la salade de pommes de terre froide qu’elle s’avalait derrière le baret la jette. Impression de petite ville triste. Ça pourrait être ma ville natale: Caen, avec ses ouvriers arabes célibataires dans les bistrots du port, éclairés au néon…

Le même malaise me reprend à Lexington. Malgré les meilleures intentions du monde, mes amis ne me mènent que dans des lieux où les seuls noirs sont les serveurs. Cette division est un tel état de fait que personne ne semble s’en apercevoir.

Dans le café où je me fais justement cette profonde réflexion, Elvis passe à la radio dans son interprétation de “Hound Dog”, le classique de Big Mama Thornton. C’en est trop. Ça ne me plaît pas.

Je passe devant un cimetière.  Une banderole isolée m’intrigue. Elle est accrochée à la grille de l’endroit et invite à célébrer “Juneteenth”. Par la même occasion, je me rends compte qu’il s’agit d’un cimetière qualifié d’«Africain». Je me renseigne: Il s’agit d’un cimetière historique. Fondé par une association de «gens de couleurs» en 1869 et «Juneteenth» est la plus vieille fête célébrant l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis.

Cette question est donc là, la communauté existe, mais… ailleurs. Mon candidat suivant est Lamin, un jeune artiste noir et handicapé. On discute un peu et il atténue ma perception des choses quant à la permanence de la ségrégation. Est-ce lui qui embellit la réalité pour qu’elle soit vivable ou est-ce moi qui colle mes clichés ?

Le soir je passe devant de petites maisons de briques où des tunnels auraient servis durant l’«Underground Railroad» (le fameux réseau d’évasion d’esclaves du Sud vers le Nord).

J’apprends que Lexington avait l’un des plus grands marchés aux esclaves, jusqu’à 25% de la population de l’Etat était noire. Aujourd’hui il n’y a plus que des haras. Mais j’apprends aussi qu’il y avait jadis des haras d’esclaves…

Robbie m’explique que les plus mal lotis ne sont pas les noirs qui sont aujourd’hui intégrés bon an mal an, mais plutôt les Hispaniques. Je quitte Lexington, anxieux de savoir ce que me réserve le reste de mon voyage. En avant vers Nashville et ses chemises à franges!

Tanya & Christian
DAVID
LEXINGTON À NASHVILLE
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Jour 10 - Nashville
Comme dans les séries TV «Weeds» ou «Breaking Bad» contemporaines de ce voyage, il me semble traverser une Amérique qui derrière les apparences, se fissure et pourrit. Il est facile d’éviter les quartiers pauvres/noirs, de ne pas y aller, de ne surtout pas les traverser sauf si on se trompe de bretelle d’autoroute, ce qui arrivera de moins en moins grâce à la merveilleuse invention qu’est le GPS.

C’est un peu l’impression que j’avais ressenti à Johannesburg juste à la sortie de l’Apartheid. On pouvait très bien passer d’une bulle blanche à une autre sans jamais passer par Soweto.

Les blancs, souvent plus riches, se rendent-ils même compte de l’ampleur des dégâts qui est à leur porte?  Mais en fait je devrais dire “les riches”… car je croise de nombreux blancs pauvres aux visages émaciés.

Cette rupture existe ailleurs, comme en France où beaucoup de mes amis Parisiens fréquentent peu la banlieue et n’en voie la représentation que sporadiquement et principalement à travers les médias!

Je m’arrête maintenant systématiquement dans les McDonalds qui longent l’autoroute pour profiter de la connexion Wi-Fi. Dans celui situé entre Lexington et Nashville un petit garçon Amish à bretelles me regarde sur la banquette d’en face tout en mangeant sa glace avec son grand-père. Il porte la marque de son grand chapeau de paille.

Ces lieux de restauration rapide, bien qu’ils n’aient pas le charme de l’ancien, sont devenus les vrais restaurants populaires… tout le monde s’y croise.

LAMIN

Déception et rédemption

A Nashville je suis déçu. Dans un premier temps je ne voulais pas y aller, la musique country, surtout celle d’aujourd’hui, n’est pas vraiment ma tasse de thé. On m’avait dit; “Vas-y quand même!… Ce n’est pas ce que tu imagines!!” Je n’ai pas voulu faire mon têtu, j’y suis allé. Et bien là, c’était bien ce que j’imaginais, à peu de choses près.

Le meilleur moment c’est ce petit boui-boui où je suis allé directement en arrivant grâce à un tuyau donné par un copain. On dirait un petit garage auto tout pourri. Une sorte de baraquement d’où la boucane s’échappe abondamment. Les deux clients, un blanc et un noir parlent de choses d’hommes: de sports, de femmes et de travail principalement, de divorce aussi. Le blanc est chauffeur de limo. On est loin du quartier universitaire ou des touristes.

La cuisine est noire, grasse et sale. Les mecs qui y travaillent y luisent eux-mêmes dans une semi-pénombre. Ils servent par une petite fenêtre qui s’ouvre ou se referme façon guichet. Un vieux travailleur (salopettes et chaussures de sécurité) vient s’attabler. Ce sont des habitués. Pour la première fois l’accent du sud est vraiment épais et le “blackened catfish” délicieux. Du poisson très frais, parfaitement cuit, saisi dans une panure épicée et servi entre deux tranches de pain blanc. La patronne est une maman dans la cinquantaine, grande gueule qui tape dans le dos du vieux blanc qui mange tranquillement dans ce que j’imagine être son coin préféré, juste à côté de l’unique fenêtre!

Après tout, pourquoi est-ce que je me sens plus à l’aise ici, dans ces lieux marginalisés?

À la recherche du blues

Le reste de la journée, je descends la rue principale pleine de touristes blancs en shorts. Un mélange de gens simples et de mecs qui sortent des universités Ivy league, ceux qu’on retrouve dans les “fraternités” pas vraiment l’Amérique qui me fait vibrer.

Je descends la rue principale où les bars à country déversent leurs musiques vers les passants. Dans le BBQ recommandé comme le meilleur en ville où je débarque, population homogène, pas un noir sauf un des cuistots derrière les fourneaux! Je recherche un club de blues. On va voir.

C’est une véritable quête, je passe des heures au téléphone et sur Internet. Et puis, en dehors de l’approche quasi muséographique, est-ce que cela veut encore dire quelque chose le blues ?

Dans le club où j’atterris finalement sur “Printer’s Alley”, un habitué de cette scène chauffe raisonnablement la salle. Mais comme je le reverrai plus tard, c’est dans le public que les choses les plus intéressantes se passent parfois plus que sur la scène.

Un couple émouvant fête quelque chose. Ils doivent avoir dans la soixantaine. Lui a dû être un tombeur, il a du charme et de beaux restes. Elle a l’air d’avoir les seins refaits mais le cou ne pardonne pas. Il monte sur scène et rejoint l’orchestre à l’harmonica. Et il déménage pépère! Il joue pour elle manifestement, en son honneur et pour l’impressionner, et ça marche. Le public l’acclame. Ils dansent ensuite en s’exhibant un peu. Ils ont l’air riches. Manifestement ce mec a eu une autre vie avant d’être ce qu’il est aujourd’hui. Etait-il médecin? Homme d’affaires? Il a l’air assuré et décontracté, un de ces jouisseurs qui ont réussis. En même temps il est resté l’autre personnage qu’il a aussi failli être, au moins le temps d’un blues.
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Jour 11 - Bessemer
Pourquoi est-ce que la croix géante en bord de route me donne-t’-elle de l’angoisse?

Je n’ai jamais eu peur des calvaires avant. Dans mon enfance en Normandie il y en avait plein, à tous les carrefours. Ça doit être l’aspect commercial, agressivement prosélyte, rien de tranquillement traditionnel là-dedans. Il s’agit d’une méga église de Birmingham. On y arrive, dans le Sud.

Dans le même genre il y eu aussi une vraie fusée spatiale, dressée à la verticale. Ça, ça devait être pour un musée. Moi je trouve ça dangereux de telles distractions visuelles en bord de route…

Ribs n’ blues

Bessemer, Alabama… À peine sorti de la voiture, je le sens bien. Là, on est vraiment loin. J’ai une adresse en poche. Le dernier Juke-Joint de l’Alabama. C’est ce qui m’amène ici: Monsieur Gip.

Le premier endroit où je m’adresse est une sorte de monument historique un peu chicos, un vieux restaurant en plein «centre-ville», c’est à dire sur la rue principale où plus personne ne passe depuis les années 50. L’activité économique s’est depuis déplacée quelques blocs plus loin vers le centre commercial et les magasins de chaîne.

Je demande la route pour Gip’s. On me répond froidement et sur un ton un peu agacé avec un itinéraire photocopié.

Plus loin, je redemande mon chemin dans une pharmacie – tout est clos, aucune vitre, on ne voit donc rien de l’extérieur à cause de la chaleur, assommante. Le pharmacien est charmant et me dit que Gip est un “homme bien”. Je suis les instructions. Je traverse donc de “l’autre coté de la voie de chemin de fer”, littéralement, c’est-à-dire dans la partie noire de la ville. Ici cette expression n’est pas une image. C’est un peu la zone.

Le mobile home devant moi semble abriter quelqu’un. Là, je vois d’abord deux jambes puis des chaussettes; une forte femme noire à lunettes se penche, pas particulièrement souriante. Je fais un signe pour savoir si je peux avancer (car je garde en permanence en tête l’idée qu’ils ont des flingues par ici!). Très vite, elle m’offre une bière, on fume, je sens que ça prend.

La dame se nomme Bay. Elle me présente à une amie qui vient d’arriver une petite boulotte blonde et sympathique. On attaque un gâteau genre Savoie. Je comprends que ce sont des voisines qui ont en fait pris Mr Gip – qui n’est plus tout jeune – sous leurs ailes protectrices. Ce sont deux bonnes copines, elles vont m’aider, l’idée les amuse et elles commencent à me croire. Je réalise qu’au-delà d’une bonne soirée, pourquoi ne pas leur proposer de les filmer elles-mêmes, avec Gip?

Tout se négocie. J’amène les ribs et je pourrai les filmer ce soir. Elles m’indiquent la bonne adresse. Pas le restaurant où j’ai atterri avant de venir les voir, un vrai piège à touristes. On m’envoie plutôt vers un petit bistro paumé. Un joyau. C’est minimal, un peu vieillot, vide, pas super clean, service minimum. Sur le mur je remarque le fameux poisson chantant à coté d’une image sortie de la période du combat pour les droits civiques. Cette juxtaposition me fascine un peu en attendant mes travers de porc.

Je passe l’après-midi à me balader dans cette ville déserte.

En fait, à l’instar de l’ensemble de ce pays, il y a plusieurs villes qui se juxtaposent et ne semblent pas se fréquenter: La ville nouvelle voisine, blanche, faite de malls et de petites maisons pour la classe moyenne. On pourrait être n’importe où dans le monde: dans la banlieue de Toronto, de Paris ou même de Shanghai. Le nouveau centre-ville; une grande artère où un mélange d’enseignes internationales pas chères type “Waffle House”, “IHOP”, ou “McDo” alternent avec des établissement plus classiques. Le vieux centre-ville, lui, est désert mais révèle une certaine poésie. Le touriste y retrouve les mythes Américains, mais qui en ont pris plein la gueule. Ses vitrines closes. Une officine se spécialise dans les prêts pour caution pénale. Cela semble indiquer un nombre élevé de justiciables parmi la clientèle. Ironiquement, le propriétaire des lieux a affiché un vieux panneau qui annonce encore “Shoeshine: 10 cts”. Dans le vieux diner qui vend des hot-dogs une affiche évangéliste annonce la fin du monde pour l’année dernière.

L’art du double business est assez pratiqué comme ce laveur de voiture-barbier où je vais me faire rafraichir.

Le lavomatique à côté joue un vieux tube de la Motown sur une vieille radio tandis que des petites filles sautent à la corde pendant que le linge sèche.

Après cette escapade, je reviens chez Gip chargé de mes boîtes de ribs sous emballage polystyrène.

Gip, le vieux bluesman et ses anges gardiennes

Ce soir, c’est la fête, mais je comprends vite qu’il y a une tension. Gip’s est au centre d’une polémique. La mairie veut fermer l’endroit, un conseiller municipal en particulier. Il faut dire que Gip accueille parfois plusieurs centaines de personnes… dans son “jardin.” Car, techniquement, il ne s’agit pas d’un vrai Juke-Joint, ce bar informel où l’on vient consommer de l’alcool et éventuellement écouter de la musique. Ici, il n’y a rien à vendre.

Depuis les années 50, le vieux Gip anime en quelque sorte une fête permanente sur sa propriété privée et on peut amener “son boire et son manger”. Une donation est éventuellement suggérée pour soutenir le lieu. Il faut dire qu’à 93 ans, fossoyeur toujours, le vieux bluesman ne vit pas dans le dénuement auquel sa baraque pourrait laisser croire. Il est le propriétaire de plusieurs cimetières et de terres aux alentours.

Aie, l’accent… je ne comprends pas ce qu’il me dit, mais il me secoue chaleureusement le genou alors que nous sommes assis au frais maintenant à siroter nos bières. Je vois bien quelqu’un lui passer de petits verres en plastique qu’il s’enfile aussi secs.

Pendant ce temps, je fais connaissance avec Max. Un air de baroudeur fatigué, shorts kaki et chapeau militaire, une grande bière à la main, je le crois musicien, en fait il est analyste financier. Il a hérité d’une belle fortune ainsi que d’une mère qui a la maladie d’Alzheimer depuis 9 ans et dont il s’occupe. Il vient juste de trouver une gardienne pour sa mère est c’est la première fois qu’il sort trois heures de suite depuis plusieurs années. Etonnamment, bien qu’étant du lieu et ce depuis 50 ans, il n’est jamais venu ici. C’est en faisant de la randonnée qu’attiré par le son de la guitare il trouvé Gip’s par hasard. Il ne repartira plus.

Quelques heures plus tard Max, qui a un peu forcé sur la bière, nous fait une démonstration de jonglage avec des drapeaux qu’il a toujours sur lui apparemment… Mes ribs refroidissent dans leurs boites. J’ai tellement l’habitude de manger “à l’heure”. J’avais cru manger à six heures, c’est seulement vers onze heures du soir, une fois la soirée bien entamée que je filmerai ses deux copines anges gardiennes se régaler, après avoir prié bien entendu. Un petit panneau annonce en effet “Si vous ne croyais pas en Jésus, allez en enfer!”.

Gip, lui est couché depuis longtemps pour cause de petits verres en plastique.

GIPS
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Jour 12 - Un après-midi avec Max
La tête un peu lourde après les tournées de Moonshine chez Gip, je m’achemine néanmoins chez Max le lendemain matin, mais péniblement. Il m’a invité au brunch. Je découvre à nouveau une nouvelle facette de la ville. Perchée le long d’une route qui serpente dans la forêt, je découvre une sorte de manoir sur trois étages, à flanc de coteau, dominant la vallée,

D’un air las et désabusé, mais en même temps manifestement heureux d’avoir de nouveaux amis, Max me montre ses souvenirs de famille, innombrables, ses arbres généalogiques, le portrait de son aïeul qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Cela me rappelle ce Maharadjah rencontré il y a longtemps à Udaipur en Inde qui ne logeait plus que dans une seule chambre de son château loué aux touristes. Il passait ses journées à regarder des programmes télé sur la faune sauvage. Celle que son père chassait autrefois.

J’écoute son histoire. Elle ressemble à beaucoup d’autres avec, bien sur des nuances, entre autres dans les moyens dont il sait qu’il a la chance de disposer. J’entends des histoires de vies basculées. De gens bloqués par leur devoir et qui se sacrifient avec une générosité qui me semble rare.

Ici l’Etat ne fournit aucune assistance. Tous sont “coincés” par des situations familiales, des problèmes de santé, de chômage, ou par la personnalité d’un proche fainéant, délinquant, absent ou tout simplement plus égoïste.

Difficile d’arrêter de fumer dans ces conditions.

MAX
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Jour 13 - Dothan
La route se fait toute seule. Je sais que la Nouvelle Orléans approche… comme la Mecque!

En traversant l’Alabama, je pense à la population carcérale exceptionnelle qui s’y trouve. De petits signes donnent l’ambiance comme cette annonce dans une station service illustrée par un policier menaçant et qui annonce “les flics vous surveillent” afin de décourager les malintentionnés. Ou ces deux voitures presque similaires qui sont devant moi au feu rouge… l’une flambant neuve, l’autre toute rouillée, le jeu étant: «pouvez-vous identifier la voiture “noire” de la voiture “blanche” ?»

Des voitures s’échappe la musique. Il fait chaud. Les vitres, surtout des voitures pourries, sont ouvertes. Les termes «Nigger» et «Nigga» répétés jusqu’à la nausée dans les textes de hip-Hop m’apparaissent tout d’un coup sous un jour nouveau. Une sorte de pavé dans la mare de la bienséance ambiante qui voudrait croire que “tout ça est derrière nous”. Trop facile, et inexact.

On me raconte des histoires de diplômes qui ont coûtés 60,000 $ (en dettes universitaires) pour aboutir à des jobs sous-qualifiés à 10$ de l’heure.  Pour rembourser, c’est 6,000 heures de travail qu’il faut fournir et encore sans les intérêts, soit environ 3 ans et demi de travail à plein temps… avant de commencer à manger ou à se loger bien sûr…

Je viens ici voir le cousin éloigné d’une amie de Houston.

Il habite dans un quartier noir de Dothan, une petite ville assoupie et ennuyeuse à première vue. Itinéraire de vie tumultueux comme souvent dans le nouveau monde: je crois comprendre qu’il fut prêcheur, acteur et maintenant jardinier municipal.

Je sais qu’il rend une faveur à mon amie en acceptant de me recevoir, cela n’a pas la qualité d’une vraie rencontre. Sa femme est absente, quand j’arrive elle part. Peut-être a t-elle cherché à m’éviter.

J’arrive dans une maison de plain-pied assez vide.

Ils viennent juste d’aménager. Ils ne sont pas d’ici. Natifs du Nord, ils sont arrivés il y a un an de Los Angeles où ils vivaient dans Compton, un quartier dangereux. Il est heureux pour ses enfants d’être ici maintenant. Sud profond certes, avec tout ce que cela trimballe, mais beaucoup moins violent.

Les enfants sont super bien élevés “façon sud”; obéissants et cools. Le fils donne du “Yes, Sir” à son père. Lui, est chaleureux.

Sur la route, je me mets à prendre des photos comme des notes pour me remémorer des choses vues, des sensations. Elles ne sont pas faites pour être montrées. J’enregistre aussi les musiques qui font la bande-son de ce voyage dans lequel je suis bel et bien embarqué maintenant.

JAMES
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Jour 14 -Vers Mobile

L’Amérique aime le sentimentalisme

Je roule vers la Nouvelle Orléans. Il fait chaud et humide. Je traverse des villes peu sympathiques. La misère n’y a pas de couleur. Les panneaux publicitaires religieux et politiques se démultiplient autant que les parcs pour caravanes. Mais les campeurs ne sont pas des touristes, plutôt de pauvres gens.

A peine arrivé en Louisiane qu’on me parle de lieux hantés.

Les fantômes, je les imagine bien. Tellement de populations, de brassages, de drames ont dû se dérouler dans cette moiteur un peu enivrante.

La radio joue du soul des années 70, celui que j’aime tant, sirupeux à souhait et plein de paillettes et de sexe comme une peinture sur velours. Tiens… Ça a complètement disparu ça, les peintures sur velours. C’est marrant comme des choses qui étaient partout, un jour ne sont plus nulle part.

Il me revient une réflexion du copain “electropunk” de Robbie: “l’Amérique aime le sentimentalisme”. En effet, vu la rudesse des conditions de vie objectives, il en faut de l’imagination et du rêve pour survivre.

Un mendiant passe de voiture en voiture au carrefour. La seule à donner c’est cette voiture pourrie conduite par une noire.

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Jour 15 - 20 Nouvelle Orléans

Enfin à la Nouvelle Orléans

D’abord, Bullet’s. C’est un universitaire spécialisé dans le jazz qui m’a passé le tuyau. J’y vais directement après avoir déposé mes valises chez Maurice, un français adorable installé ici depuis les années 60, Maître pâtissier, compagnon du tour de France, et qui loue maintenant des appartements dans le «vieux carré».

C’est l’époque d’un festival lié à un grand magazine noir, et qui attire des milliers de visiteurs. J’entends des commerçants me dire: «Quand les noirs arrivent, on préfère fermer les boutiques». Volets fermés, ville quasi morte.

Me voilà parti pour le “Seventh Ward”, un endroit que l’on me dit dangereux. J’arrive en voiture dans une avenue qui s’ouvre sous une voie suspendue. Ce n’est pas le quartier français! L’architecture n’a rien de pittoresque, la dégradation des infrastructures m’indique maintenant clairement où je suis. Les maisons sont plus récentes, les voies plus larges. Juste l’Amérique moyennement pauvre, la route un peu défoncée, le charme ici n’est ni gothique, ni français, ni espagnol, ni historique, «la beauté du ghetto» comme disait quelqu’un.
AU BULLET'S

BBQ, basketball et blues

À l’extérieur du bar il y a deux “food trucks” mobiles qui dégagent une épaisse fumée odorante et savoureuse de viande grillée. J’ai maintenant appris que c’était bon signe. L’un fait du BBQ de côtes de porc et l’autre grille de grosses huitres qu’il nappe d’une sauce épaisse et brillante. Il les sert accompagnées de pain à l’ail. Les gens rentrent et sortent, on se sourit facilement, bonne ambiance. Dedans c’est plein.

Kermit Ruffin joue ce soir-là. En continuateur officiel de Louis Armstrong, Il représente la dernière vitrine de la Nouvelle Orléans et attire à lui seul une foule nombreuse et mixte. Les serveuses aux formes rondelettes slaloment entre les clients avec de grands sourires. C’est bon enfant. On se met en ligne et une douzaine de personnes de tous genres, sexes, âges et couleur entament une danse en ligne des années 70 “l’Electric Slide”.

Des hommes d’au moins mon âge – c’est à dire, au début de leur cinquantaine – et bien enveloppés, qui probablement occupent le même tabouret tous les soirs, manifestent gentiment une camaraderie masculine et générationnelle. C’est dans ces moments-là que je trouve les bénéfices du temps et de l’âge qui émousse la compétition entre mâles.

On parle du basket à la télé pendant que l’orchestre joue. C’est incontestablement ça le plus important. Et puis, ça commence vraiment. Les musiciens sortent du décor. L’un était au BBQ, l’autre au bar, rien ne les distingue de la foule. Ils émergent du groupe devant lequel ils vont jouer comme des représentants pas comme des membres d’une caste à part. Cette relation se sent dès qu’ils commencent à jouer. Ils ne jouent pas pour un public, ils sont une expression de ce public même.

Un voisin de bar me tape du coude pour me prévenir amicalement, et en baissant la voix, «il y a des tamales qui circulent». Un type tout petit en vend «sous le manteau» comme si c’était de la dope. Les tamales sont réellement dans les poches intérieures d’un pardessus élimé! C’est pas cher, il nous vend ça dans un sac en plastique emballé lui-même dans du papier journal.

Chuck ou l’hospitalité sudiste

Mon voisin et moi avons tout de suite sympathisé. Ça a commencé avec de la bouffe, bien sûr. Je lui ai dit, bêtement: «Lookin’ good!» en pointant vers l’assiette généreusement chargée d’huitres grillées et le pain à l’ail qu’il se ramenait. Il s’appelle Chuck.

Natif de la Nouvelle Orléans, il a suivi sa femme vers le Michigan, dans le Nord, où il s’est cassé le dos sur les chantiers de construction. Il a une pension d’invalidité qui lui permet de vivoter ici. Sa femme ne veut pas le suivre au soleil, ils ont trop de petits enfants là-haut, et lui est content d’être de retour au pays, mais il s’emmerde un peu et doit venir là souvent. Chuck est le genre de rencontre que l’on n’oublie pas.

Je passe plusieurs jours à la Nouvelle Orléans. Je lis sur la ville. Ça me donne une autre lumière sur tout le Sud.Quelques jours plus tard, je me retrouve dans le même bar plein à craquer. Tout un club de motards noirs en vadrouille ont leurs grosses bécanes garées devant.

Quelques verres du fameux «Long Island tea» (cinq parts égales de vodka, gin, triple sec, tequila, rhum et une touche de coca) et je me retrouve à chanter «Papa was a Rolling Stone” avec le groupe qui joue ce soir-là, devant un public en délire. Tout ça, c’est encore Chuck. Il m’a tendu un piège en demandant au leader du groupe de me faire participer.

À 56 ans, Chuck prépare sa reconversion avec un camion qui cuira au charbon de bois 400 cuisses de dinde simultanément! Chuck ne tient pourtant pas la grande forme. Il boîte, il tousse beaucoup mais comme tout Américain qui se respecte il est plein d’espoir et de projets pour le futur.

Le même soir nous finissons dans un autre bar du voisinage. Là aussi, un orchestre live joue du Rhythm & Blues de la vieille école. C’est petit, serré, et au bout du comptoir, à une table réservée trône la patronne bien rondelette cintrée dans un corset rouge brillant. Très maquillée, elle porte une grosse chevelure bouclée. Un porte-cigarette et une bouteille de champagne complètent magnifiquement le tableau.

Tandis que la chanteuse interprète des classiques, avec toute la conviction que peut trimballer le soul, des clientes lui donnent des billets… comme j’ai vu faire en Afrique avec les griots. La serveuse, à l’apparence nerveuse et sèche et au visage fermé, se faufile entre les tables en esquissant de voluptueux pas de danse qui contrastent avec l’expression quasi dramatique de son visage. Elle me fait penser à Billie Holiday. Lorsque je lui confie ma fascination, elle m’avoue être une ancienne danseuse de «pole dancing».

Dans ce lieu au milieu d’un quartier un peu rude, il est touchant de voir les nombreuses marques de tendresse que l’on s’échange. Comme la manière non feinte dont la chanteuse dédie cette chanson à cette femme du premier rang qui fête ses 62 ans. Comme si chacun venait chercher ici ce qui est si rare à l’extérieur.

De manière inattendue, une de mes motivations premières à entreprendre ce voyage, cette référence au blues et à ce qui en découle directement, m’apparait de moins en moins comme un cliché caduc et à dépasser. Au contraire, la pertinence de cette musique ne fait que se renforcer et prendre d’autant plus de vigueur au fur et à mesure que j’éprouve le sentiment que le contexte a si peu changé.

La veille de mon départ, Chuck m’invite dans sa petite maison du 7ème Ward.

Juste à coté de la plus ancienne des universités noires des USA, Dillard. J’en apprends beaucoup plus sur sa vie, son identité créole, et Katrina. Le quartier où ils vivent depuis plusieurs générations est traditionnellement créole. Mais depuis la tornade Katrina, les cartes ont été redistribuées et on se mélange plus.

Historiquement, comme ailleurs dans les Antilles, les Créoles mettaient un point d’honneur à se distinguer des noirs. En passant, il me montre un club créole où – dans les années 50 – on devait encore comparer la couleur de sa peau à un sac de papier brun: «Plus foncé que le sac, on ne rentre pas mon gars!»

Il a cuisiné un repas pantagruéliquement créole pour sa petite famille et ses amis… il m’offre un maillot des Saints: l’équipe locale de football qui fédère toute la ville, des disques et m’invite à gouter les meilleurs haricots au porc salé que j’ai mangé depuis un cassoulet toulousain mémorable.

Katrina et ses conséquences

La famille de Chuck a son lot de musiciens et de cuisiniers. Ainsi, aujourd’hui, c’est la fille de Chuck qui est ici avec son mari musicien, et leurs enfants, et c’est bien sûr eux que l’on fête. Arthur, son meilleur ami est là aussi, cuisinier professionnel. Ils débattent des mérites comparés de la cuisine “soul” (celle que sait faire Arthur) par rapport à la “créole” (celle que pratique Chuck).

Durant ce repas, que je filme, la fille de Chuck lui annonce sa recherche d’emploi va la mener à quitter la Nouvelle Orléans, devenue trop chère, pour Atlanta. C’est une des conséquences perverses de Katrina et de la «gentrification» qui a suivi la reconstruction. La ville est devenue hors de prix pour la population noire qui n’arrive plus à revenir. Et sans cette population, c’est l’âme même de cet endroit qui disparaitra pour laisser place à un Disneyland du Jazz.

On prie, et la bible n’est pas loin sur la table du salon. Chuck va à la messe tous les matins à 7 heures. Catholique et bon vivant. Chuck nous montre les chiffres encore présents sur sa maison. Ils indiquent la date où les autorités ont fouillé l’endroit, le numéro de la patrouille, et un zéro barré: pas de morts.

Le lendemain je fais la connaissance du fils de Chuck, Ryan. Ryan est récemment rentré d’Irak ou il a passé sept ans dans la Navy. Séparé de sa femme, ils partagent la garde de leur enfant de deux ans.

Chuck fournit le terrain neutre. La situation est tendue. Ryan est nerveux. En Irak, il était meneur d’hommes.  Ici, on ne lui propose que de nettoyer les chiottes chez McDonald. Le retour est brutal. Il m’explique la signification des tatouages sur ces bras.

Il a une bonne expression dans les yeux. Il a voyagé, vu des choses, trop de choses même… et comme beaucoup d’anciens combattants, il est maintenant sous calmants. Il a le syndrome de stress post-traumatique. Il est aussi sociable que son père et possède la même, rare, ouverture d’esprit. Mais sur la Nouvelle Orléans, il a un tout autre discours. Tout ce qu’il veut c’est partir de ce «trou».

Ici, on se bat pour survivre. La fête permanente qui fait l’image de la Nouvelle Orléans, c’est pour les touristes. Lui, veut aller en Californie, ou au Colorado, là où il s’imagine que tout n’est que cool, luxe, calme et volupté. Seul son enfant le retient ici. Encore une fois, tous semblent avoir des boulets aux pieds, des obligations familiales, et des enchevêtrements de liens de solidarité et de dépendances.

Sur la route, des gamines accompagnées de leurs maman collectent de l’argent au feu rouge pour envoyer leur équipe de softball faire la compétition plus loin dans l’état.

Chuck
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Jour 21 - Lafayette

Passage à Lafayette

Le lendemain, je roule vers Lafayette. En chemin je rencontre, grâce au consulat de France de la Nouvelle Orléans, une jeune prof de Français d’origine africaine, catapultée dans le lycée d’une petite ville Cajun. Son histoire est édifiante. A son arrivée, ça coince. La plupart des parents d’élèves sont Cajuns, donc blancs.

Ils peuvent difficilement concevoir que l’enseignante soit noire. Ils n’ont pas l’habitude et ça bloque franchement. Mais le plus fascinant, c’est la suite de l’histoire.

Après une période de transition ils viennent la voir, et l’interrogent, et finissent par comprendre qu’elle vient directement d’Afrique, et donc, qu’ils n’ont pas de problème avec elle. Elle n’a rien à voir avec leur histoire, leur contentieux, “leurs noirs”. Il s’agit moins de couleur de peau que d’histoire.

Mais, il y a pire… Tandis que les blancs la rejettent d’abord, les quelques élèves noirs, ne l’acceptent pas plus, la traitent de tous les noms, et la perçoivent comme une prétentieuse car eux n’ont plus n’ont pas l’habitude de voir d’autres noirs dans cette position.

Certains des parents de ses élèves se plaindront même qu’on leur ait donné un sous-prof…Ils auraient préféré un blanc.

Je la quitte pour continuer sur Lafayette. Un groupe de dames cajun m’attend de pied ferme. J’en connais déjà quelques unes, le fer de lance de la communauté cajun locale. Elles se préparent un met simple et typique fait de maïs concassé. Ma présence a servi d’excuse à cette petite assemblée certainement, mais Mavis mange vraiment comme ça lorsqu’elle est seule.

Le soir, dans un bar de la ville, une femme un peu éméchée, me fait des propositions. Ce ne sera qu’elle et moi, mais son mari, beaucoup plus âgé, tient à tout écouter au téléphone. Je refuse poliment.

MITCH ET FAMILLE
MAVIS
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Jour 22 - Arrêt à Houston

Vian, le saint laïc

De Lafayette, je vais vers Houston où j’ai des amis. La route me semble longue, droite, sous un ciel bleu métallique et sans nuage. Il fait violemment chaud. Les architectures de ponts massifs et comme des cathédrales. On me parle de la présence du KKK vers Viador, un des non-lieux que l’autoroute transperce.

Houston est une de ces villes américaines dont un Européen cherche désespérément le centre! Enchevêtrement d’autoroutes, de malls, de restaurants de chaînes. Le quartier où mes amis résident est celui de leur enfance, un quartier de la petite bourgeoisie noire. Néanmoins, sur la pelouse devant la maison, je m’enquiers de la croix avec les nounours. C’est ainsi que l’on commémore la mort d’un adolescent ou d’un enfant, ici tué par une balle perdue.

Mon amie est institutrice. Elle a une fille adolescente et sa mère, qui vit à l’étage, est une ancienne militante des droits civiques. Ressentir en même temps une telle proximité et un tel écart dans nos conditions de vies respectives me laisse rêveur.

Le soir, nous prenons le frais en buvant un verre sur le petit patio qui est sur le côté de leur maison, juste à côté de la croix, comme un rappel, une menace permanente.

Mes amis me présentent à Vian. C’est un héros local et l’une des figures du quartier. Dans ses conteneurs recyclés installés sur un vaste espace, cet ex-membre de l’université a décidé de se consacrer à la promotion d’un style de vie plus sain pour les jeunes (et les autres) du quartier. Son campement fait autant office d’atelier de réparation pour vélos que de lieu de rencontre militante. Pendant que je le filme manger cru (cela fait plus de trente ans qu’il se nourrit ainsi), un homme passe.

Cet homme est né dans le Bronx, a travaillé dans l’Indiana pour Bethleem Steel et a bien sûr perdu son emploi il y a longtemps. Il s’accroche. Encore, j’entends que le Sud lui paraît finalement moins dur, le sentiment d’être plus “à la maison” tandis qu’il décrit les villes du Nord ravagé par le chômage comme des désastres ou règnent le crack et le meth comme seules sources de revenus. Je pense que c’est là que l’on écoute Howlin’ Wolf sur le Blues:

“When you ain’t got no money, that’s when you got the blues… because you thinkin’ evil!”.

Ça le fait un peu rigoler de se retrouver à parler vélos entre hommes d’âges mûrs. Pour lui, ce n’est pas le moyen de vivre un style de vie plus sain, mais plutôt d’économiser sur «l’essence». “Les adultes ne se déplaçaient pas en vélo avant!” Avant quoi précisément? Je me demande…

Veon
Alba & Josh
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Jour 23 - Sur la route entre Houston et Shreveport
Avec Houston, je me suis un peu éloigné de ma route. Je n’irai pas non plus au Sud. Il est temps de commencer à remonter le long du Mississippi. À peine sorti de Houston, dès que je m’arrête dans une station service en allant vers l’Arkansas, vers Cleveland (Texas), je ressens très violemment, et à nouveau, la pauvreté.

Visages de blancs tannés au regard ahuri, qui me font penser à des images de la grande dépression au siècle dernier. Il fait une chaleur écrasante. Je visualise clairement l’expression péjorative «rednecks». Comme ce gosse qui a dû être rouquin et qui pousse les chariots en plein cagnard sur le parking du supermarché, sa peau n’est vraiment pas faite pour ce temps-là.

Tandis que je reviens d’un magasin après la station-service, un homme sort un fusil de son coffre et rentre d’un pas déterminé dans une grande surface. Ma première pensée est de démarrer la voiture au plus vite pour quitter les lieux. Puis, je réalise qu’il y a un grand stand d’armes dans ce magasin et qu’il porte probablement son arme à réparer.

Les panneaux publicitaires rythment la route de leurs messages plus ou moins agressifs au nom de Jésus où l’on vous somme de se “repentir”, de se “confesser”, ou mieux, de se “soumettre”. Avec la même régularité lancinante, mais de façon alternée, des panneaux non moins agressifs font la promotion de “méga adult stores”.

Plus modestes mais tout aussi présents les nombreux autocollants à messages à l’arrière des voitures. Je m’absorbe au feu rouge dans la fascination que me procure cet homme au volant d’un énorme 4×4 noir, vieux blanc, à la peau rosée, bien rasé de près, ray-bans sur le nez tandis que la main qui pend hors de la fenêtre laisse apparaitre une montre et de grosses bagues en or.

Sur son véhicule, il porte à la fois un appel au port d’armes “NRA Stand and Fight”, et une attaque contre le président, “Le seul rapport entre dieu et Obama, c’est que ni l’un ni l’autre n’ont de certificat de naissance”. Ils existent donc vraiment ceux-là, ce n’est pas que dans les films…

Parfois, il y a l’irruption décalée d’objets incongrus qui eux aussi circulent.

Comme ce vrai cheval en cage grillagée de toutes parts remorqué par un camion et qui semble faire du sur place au milieu des voitures en mouvements. Puis ce poids lourd dont la benne est remplie de vaches, fausses cette fois, mais grandeur nature.

Au royaume de la voiture et des vitres fumées pour se protéger du soleil (aussi), on se rencontre évidemment moins, on se croise littéralement. On ne voit pas qui est qui dans les voitures. Et puis, évidemment, il y a ces paysages immenses, l’Europe sous stéroïdes !

Ces ciels, qui s’ouvrent sur d’infinies installations industrielles comme ces raffineries de pétrole.

La violence parait même être dans le climat, qui passe de la chaleur brutale à des pluies comme énervées et courtes. La lumière qui coupe tout au couteau, plus brute, moins dorée qu’en Louisiane.

Je me régale grâce à la radio satellite fournie avec la location de la voiture. Mais n’importe quelle bande-son ne fonctionnerait pas. Le jazz par exemple ne marche pas sur ces paysages. Quelque chose de trop intelligent, de trop urbain et sophistiqué pour l’abrupte simplicité ambiante de ce que je vois du Texas. Ainsi, la masculinité de ce biker noir les épaules larges, le bandana sur la tête, arrivant sur sa Harley comme un chevalier devant un château-fort, aux abords du downtown aseptisé de Shreveport.

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Jour 24 - Dans un trailer parc à Shreveport
Il fait si chaud. La plupart des bâtiments et des boutiques n’ont aucune fenêtre pour protéger de la chaleur ; les rideaux tirés ou fenêtres quasiment inexistantes me rendent les lieux difficilement identifiables. Je suis vraiment ailleurs. Dans ce qui me semble être une zone de transition entre la culture affirmée de la Louisiane du Sud et ce que j’espère trouver bientôt dans le triangle magique du Blues, je me mobilise pour rencontrer des gens vivant dans des “trailer parks”.

Laissant pour une fois le hasard de côté, et n’ayant pas de contacts pouvant m’aider ici, je décide de forcer le destin. Consciencieusement, je m’installe à la table de travail de ma chambre d’hôtel et j’entreprends de téléphoner à tous ces terrains de campings permanents qui avoisinent la ville.

Rapidement, une voix plus chaleureuse et courageuse que les autres accepte de me recevoir.

Il est du coin, comme toute sa famille. Il a hérité de l’affaire. Pas mal de terres pas trop loin situées en périphérie de l’agglomération. L’ensemble est couvert de bungalows amovibles qui, sans être luxueux, ont l’air décemment entretenus. J’ai vu bien pire le long de la route, mais ceux-là ne cherchent probablement pas trop la publicité.

Il m’accueille avec sa femme dans le bungalow qui sert de bureau et sont prêts à m’aider. Ils s’emploient à me mettre en relation avec les plus cordiaux de leurs locataires pour savoir s’ils accepteraient que je les rencontre et filme leurs repas du soir.

Elle est Irlandaise. Elle est arrivée au Texas il n’y a que quelques années seulement pour le rejoindre. Ils se sont rencontrés par Internet. Elle me raconte son enfance en Irlande du Nord. Les tanks Anglais, la tension permanente, sa maison détruite par une bombe destinée à la gare d’à côté. Elle me dit, en baissant la voix, que seule son histoire d’amour la retient ici, que l’ambiance générale, la division raciale en particulier, lui rappelle cette Irlande de son enfance, Belfast qui lui revient comme un cauchemar.

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Jour 25 - Little Rock and Clarksdale

Un bon petit repas au bord de la route

Echec cuisant du côté du trailer park, les rares volontaires se sont débinés au dernier moment. Décidément, la méthode “systématique” ne marche pas. Ne pas forcer les choses. Je suis content de quitter les lieux.

Je sors enfin de l’autoroute pour prendre les petites nationales. En pleine campagne, je m’arrête pour avaler un petit-déjeuner, dans ce petit patelin sorti tout droit d’un film des frères Coen. On dirait que c’est le dernier commerce qui n’a pas mis la clef sous la porte, une petite mémé sert ses clients et fait épicerie/restaurant/station service. Elle a des “biscuits” faits maison. Ces genres de petits pains où la farine est mélangée à du lard. Une spécialité du sud. Elle les vend sous la forme de sandwiches aux oeufs et au jambon.

L’endroit est minuscule et vieillot mais d’autres amateurs sont manifestement venus de loin pour l’expérience et les spécialités. Elle m’installe à l’écart à une table unique couvert de toile cirée et destinée à recevoir les clients qui insistent vraiment pour manger assis. Comme dessert, je m’envoie une petite tarte aux fruits maison faite par une autre grand-mère. C’est frit. Et c’est bon!

Sur une vieille chaise rouillée dehors, je finis et savoure ma cigarette et mon café. C’est calme. Il flotte ici dans cet endroit qui va bientôt disparaitre et ne fait qu’évoquer le passé, quelque chose de plus civilisé que dans le monde impitoyable des malls et des stations services standardisées de l’autoroute.

Dehors, un camion kaki de chasseurs, inoccupé, est à l’arrêt. De vieilles guimbardes rouillées finissent leurs jours au milieu des herbes hautes. De vieux pneus sont entassés à l’extérieur de stations services désaffectées et recyclées en habitations. J’entr’aperçois des petits vieux voûtés à casquettes de baseball vissées sur la tête qui passent comme des fantômes. Quelques vieux panneaux espèrent encore: “Affaire à vendre”.

La végétation a poussé, le prix a été “revu à la baisse”.

Une Amérique en déclin

Le paysage est soudain plus forestier. Comment le mythique et glorieux cow-boy est-il devenu un redneck dégénéré et méprisé? Qu’est devenue l’Amérique rayonnante et optimiste que j’ai découverte pour la première fois en 1976?

En arrivant à Little Rock (dont j’apprendrais ultérieurement le passé pas très glorieux durant la période des droits civiques), je stoppe me restaurer dans un lieu qui se réinvente une image western. Tout est faux, mais cela se veut “terroir” et “authentique” à la sauce locale. La seule chose qui me parait vraie c’est la télé omniprésente dans tous les lieux publics, les mêmes chaînes en boucles: CNN ou, pire encore, Fox News. L’actualité du jour occupe tout l’espace-temps médiatique avec une avalanche de détails d’une telle force qu’elle occulte tous les autres sujets. Au moment où je voyage, l’affaire dont tout le monde parle c’est le procès de George Zimmerman l’assassin présumé du jeune noir Trayvon Martin.

Démagogie des médias, pauvreté de l’éducation, cette limitation des horizons est encore accentuée par les faibles moyens qui empêchent les gens de voyager. Tout cela n’est-il pas en train de changer sous l’impact des nouvelles technologies?

J’en croise aussi certains au milieu de nulle part à qui “on ne la fait plus”. Ils ont découverts sur Internet qu’un autre monde existait.

Souvenirs de Clarksdale

J’ai un rendez-vous avec une famille du coin, des blancs «en situation de précarité», comme on dit poliment dans le secteur social. La dame a à sa charge un fils avec un handicap mental, son beau-fils, la belle-mère, et aide aussi sa fille. Tous vivent chez elle. Elle vient de perdre son emploi. Ils sont maintenant sur un budget super-serré et ont décidé de se mettre à cuisiner pour économiser. Pour cette génération, c’est une première. Et à la quarantaine, elle s’aventure comme elle peut, mais avec courage, dans cette voie.
Clarksdale, capitale internationale du Blues, n’est «qu’à» trois heures de route. Je décide d’y aller et de revenir dans la même soirée. Et moi qui pensais que les habitants ne supportaient plus les touristes!! Il est vraiment épatant de voir la surprise et l’émotion sincère que semble susciter l’intérêt d’un blanc pour la culture noire et en plus d’un blanc qui la tient en estime. Ça en dit long.

À la sortie de Clarksdale, après une soirée mémorable, je remarque les casinos tout au long de la route dont les immenses parkings sont bondés. Ceux-là attireront toujours plus de monde que tous les juke-joints de la ville, pourtant mythiques.

KATHY ET FAMILLE
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Jour 26 - Sur la route de Memphis
Je me laisse aller. Par fidélité au gamin pétri de western qui sommeille toujours en moi, comment ne pas se prendre une seconde pour l’indien ou le cowboy qui traverse ces grands espaces?

Un poil plus mûr aujourd’hui, j’imagine ce que cela a dû être pour des Européens d’arriver là alors que ma voiture glisse sur l’autoroute. Je les visualise comme des paysans normands pas si loin de ceux que j’ai pu connaître plus jeune. Ils ont vu ces mêmes paysages, mais à cheval, sans les pubs pour sex-shops version magasins d’usines…

Les panneaux défilent. La santé comme un business, un marché comme un autre. “Vous avez le cancer? Venez voir le Dr.Schmoll!!” ou “L’avocat spécialisé machin!” Le tout avec un sourire aux dents impeccables, bien carnassier.

Arrivée à Memphis

Une rue et un centre historique Disneyifiés. De la mythique Beale street, ils n’ont gardés que les façades. Le reste est un peu pourri, rude. De dérisoires attractions touristiques, comme cette calèche enluminée façon belle au bois dormant qui ballade les visiteurs. Cela tranche avec le réel misérable d’une partie de la population à quelques blocs d’ici.
Pourquoi, dans les quartiers pauvres, les infrastructures ne sont-elles pas mieux entretenues ? Des trottoirs défoncés pousse une herbe drue.

Le long de la route, des femmes noires marchent avec leurs enfants en plein soleil poussant parfois des véhicules archaïques, des caddies, des charrettes. On voit des chiens errants.

La formule des 3 B

J’applique ce qui est devenu, à ce stade du voyage, ma formule magique préférée pour rencontrer des gens: Blues, BBQ and Barbershops, les 3 B!

J’ai besoin d’un rasage de près, et j’ai développé une tendresse pour les “lignes” que les barbiers noirs dessinent si bien autour de la structure capillaire de leurs clients. Le salon que je trouve, après avoir demandé à une demi-douzaine de personnes – une autre occasion de socialiser – se nomme “Hi, gorgeous!”. Je ne l’invente pas, je vous jure!

Je finis par retrouver le frère de mon amie de Houston et sa compagne. Elle a fait l’armée. Ils vivent dans la belle partie de la ville, le long du Mississippi. Lui, dans une sorte de lotissement en bord de Mississippi, fait de petites maisons proprettes et toutes pareilles. Il est musulman et végétarien (comme sa mère, de la génération Black Panthers). Comme tous les membres de la classe moyenne noire émancipée, ils ne fréquentent peu, ou plus, le quartier noir qui n’est pour eux qu’un quartier pauvre où ils n’ont que faire du pittoresque que j’y trouve.

Quand je vais chercher du BBQ dans un boui-boui qu’on m’a recommandé, ils me conseillent de bien fermer les portières même lorsque la voiture roule.

Memphis Nord

Je ressens profondément à quel point j’ai bien quitté le Sud rural pour la graisse des machines du Nord. C’est déjà plus agressif et plus froid en même temps.

Des salons de coiffure très rudimentaires et des églises jusqu’à la nausée se signalent par leurs réclames peintes naïvement à la main. Cela me rappelle les signes vu devant les salons de coiffure au Togo, genre: “ICI, BON COIFFEUR”.

Je retrouve les petits nounours et les fleurs accrochés aux poteaux électriques commémorant les “balles perdues”. À un carrefour, il y a quatre ou cinq croix sur l’herbe du terre-plein. D’énormes ateliers en forme de tonneaux de métal m’intriguent. C’est là où l’on pressait il y a peu les vinyles qui faisaient ensuite le tour du monde.

Je rencontre le conservateur du Musée Stax. Il me donne rendez-vous dans un resto jamaïcain juste en face du studio historique où Jerry Lee Lewis a enregistré. Une vieille Cadillac est garée devant. On parle de musique et inévitablement de ségrégation raciale. J’apprends comment – d’après les catégories du recensement – il est impossible de se définir comme noir hispanique par exemple. Il faut choisir “afro-américain” ou “hispanique”. Et sous la catégorie hispanique n’existe que deux catégories: “blanc” ou “autre”.

Après l’espoir Obama, c’est une impression générale de gueule de bois que je ressens. Elle est commune à toutes les personnes rencontrées. La désillusion d’avoir été blousés, floués, trompés. Bien sûr, il y a des divergences d’interprétations sur la nature de la tromperie, de la conspiration, mais le sentiment lui est général.

OMAR, YOLANDA ET FAMILLE
STAX MUSÉE
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Jour 27 - Saint Louis
Vu sur la route: «Ron Myers, élu clown pour rodéo clown de l’année pour la quatrième fois». Le tout proclamé sur une caravane imposante. Chacun cherche sa niche, essaye de faire fructifier son petit business. Plus loin, mais dans le même mouvement, un grand panneau annonce: «Une nation unie autour de Dieu» (One Nation under God) et en dessous « cette annonce est offerte par la firme de dératisation Bidderman”. Je vous jure que c’est vrai!!
Des cimetières de campagne minimaux, un champ sans clôture, quelques bouquets de fleurs et de petites pierres tombales modestes. Un Christ en plâtre de mauvaise facture, qui parfois surplombe un peu la chose. Ça fait penser aux tombes devant la ferme familiale dans les westerns.

Arrivée à Saint Louis

Le Sud, c’est vraiment bel et bien fini. Mais les bars noirs existent encore, avec une culture marquée par le Sud. J’en trouve un où, à l’entrée, un jeune videur me fouille. Il a lui-même l’air plus jeune que l’âge limite annoncé par les panneaux “En dessous de 30 ans on ne rentre pas”. On ne rentre pas non plus si l’on a une arme sur soi, ou la casquette à l’envers. Dedans, les gens se sont mis sur leur 31. Les hommes ont leurs chapeaux, et des polos impeccables, les femmes leurs talons et des robes sexy.

Je m’assoie seul à une table. Avec mon T-shirt du juke-joint de l’Alabama, je suis manifestement moins élégant que la moyenne mais content de porter mon Fedora de chez Meyer, le chapelier de la Nouvelle Orléans. Une femme mûre traverse la salle remplie et s’adresse à moi avec un grand sourire. Elle me demande si je suis seul et, après m’avoir présenté son fiancé (un gaillard à la carrure impressionnante), m’invite à sa table. Ils viennent ici tous les vendredis soirs et n’aiment pas voir des personnes seules ! Me dit-elle. Nous buvons abondamment. On amène du poulet-frit qui cuit juste dans l’arrière boutique… Ils sont chaleureux. En étant témoin de cette résilience, de cette patience infinie en attendant des temps meilleurs, je ne peux que penser à l’Afrique. Ils me le disent: nous ne vivons pas dans le même pays… On s’y fait.

Ils me racontent le rapport à la langue. La femme qui m’a invité à m’asseoir travaille dans un centre d’appel. Il n’est pas rare que des blancs ne comprennent pas son accent et demandent à parler à quelqu’un qui parle «proper English» («bon Anglais»).

Comme en miroir, elle ne peut croire aux noirs qui ne parlent pas comme elle, et les accuse de parler «blanc»… Désespérant.

L’alcool aussi quand même… pour se lâcher… s’aimer et se réconforter… Comme à l’église, ce réconfort semble si vital pour supporter le réel. On recharge les batteries le week-end pourré-attaquer la semaine.

Le lendemain je rencontre Liz et son mari grâce à une collègue. Il a fallu que je cherche des “blancs” par souci d’équilibre. Ils se sont portés volontaires avec une bonne dose d’humour. Ils sont en effet très blancs (comme ils le disent eux-mêmes), beau quartier, belle maison. Ils travaillent dans le marketing. Mais on sent les fissures… Les deux avaient des jobs à plein temps. Ils sont maintenant free-lance, pas sûr que ce soit de leur fait.

Plus intellectuels, ils sont les premiers à me demander comment j’ai ressenti le pays et avouer qu’eux-mêmes sentent une menace qui plane au-dessus de leurs têtes. Ils se savent encore privilégiés, mais pour combien de temps? Comme si tout pouvait maintenant s’écrouler d’un jour à l’autre.

Je fais un tour à l’Armée du Salut du coin. Je n’ai jamais vu ça… Un hangar immense où tout est en vrac. Beaucoup de monde. J’y achète un blouson de marque pour 2,57 $.

 

WHO IS JESUS?

LIZ ET PAUL
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Jour 28 - Retour au point de départ, Detroit

Retour au point de départ, Detroit

Dernier moment de cette ivresse qui me prend à chaque fois que je quitte une chambre d’hôtel pour reprendre la route vers une autre et nouvelle destination. Je reviens à mon point de départ, Detroit.

Au bord de la route, des mosquées en enfilade. Detroit abrite l’une des plus grandes communautés moyenne-orientale en dehors du Moyen-Orient. Il y a aussi des écoles abandonnées aux fenêtres obstruées au contre-plaqué.

J’y arrive le lendemain de l’annonce officielle de la faillite de la ville. Cette inscription dans le temps est importante car elle détermine l’ambiance, tout comme l’affaire Zimmerman/Trayvon.

Grâce à la cinéaste Rola Nashef, je rencontre sa tante d’origine libanaise. Elle me laisse la filmer à midi, chez elle à proximité du magasin traiteur de son mari. Mais le plus intéressant, comme souvent, est ce qu’elle me dit, les larmes aux yeux hors-caméra. Son père a passé sa vie à Detroit. Comme chaque année, il allait passer ses vacances au Liban. La dernière fois il a décidé de prolonger son séjour d’une semaine car le temps y était “tellement agréable”. Il y est mort. Lui qui craignait sur son lit de mort que les oliviers de la famille, vieux de 2500 ans, soient mal entretenus. Elle a promis qu’elle en prendrait soin chaque année. Depuis elle y retourne 4 mois par an, en fait presser l’huile, l’expédie à Detroit et la redistribue à toute sa famille.

Le lendemain, je rencontre toujours par l’intermédiaire de Rola, ce groupe d’amis qui se soutiennent mutuellement dans l’adversité, comme dans un navire qui coule. Ils sont tous de Detroit, un peu abimés par la vie. Ils savent cuisiner et ils jardinent. «En attendant», ils font de petits boulots, démolissent des maisons et récupèrent des trucs ici et là, de vieilles cartes postales ou des objets désuets.

Huda

L’épée de Damoclès

Les journaux sont pleins de commentaires sur la faillite de la ville. L’Amérique blanche ne veut pas renflouer cette ville qui a voulu se donner un pouvoir noir. Elle l’a payé par une succession de leaders corrompus. Les habitants de Detroit vilipendent l’ingratitude du pays envers la ville qui a fait gagner la Seconde Guerre Mondiale en reconvertissant l’industrie automobile en usines d’armement. Un noir me confie avec amertume qu’il est soulagé que la ville soit reprise par les blancs. Il est cyniquement content, un peu désabusé par cet échec, celui de «sa race».
Detroit comme une épée de Damoclès sur toute l’Amérique. Une vieille épée rouillée, lourde et massive, qui va faire mal quand elle va tomber.
EDWARD ET AMIS

CREDITS

Conception, réalisation, photographie et texte: Bruno Moynié. Bruno est un ethnologue-cinéaste qui vit à Toronto au Canada.

Financement: Conseil des Arts de l’Ontario

Traduction, révision et de aide générale: Aline Nizigama et David Nadjari

Photos supplémentaires de la Nouvelle-Orléans: Julia Moynié

Consultants pour la Louisiane: Mark Huntsman & Laurent Comeau

Web design: Reservoir Studios

Sherman Willmott

Rob Bowman

Inga Treitler

Suzy Gillett

Rola Nashef

Catherine Gouband

Je sais que ce sont les remerciements habituels, mais ce projet n’aurait vraiment pas été possible sans la générosité, la confiance et l’hospitalité des nombreuses personnes que j’ai rencontrées le long de la route, notamment, mais sans s’y limiter: Robbie Morgan, Chuck Mercadel, Eric et Laurie Brown, Myah Aquil & Jon Sewing, le consulat de France à la Nouvelle-Orléans, Jean-Claude Duthion, et Patricia Sunderland.

Ces quelques lignes reflètent principalement ce que les gens rencontrés sur le chemin m’ont fait ressentir ou m’ont communiqué. Ceci est un journal découlant de ma perception candide des personnes qui ont eu l’amabilité de me laisser les côtoyer, ne fut-ce qu’un instant.
Bruno Moynié